Les dépendances stratégiques de l'Union européenne : anatomie d'un risque systémique pour vos chaînes d'approvisionnement
Léa Wajsbrot
Analyst

Terres rares, semi-conducteurs, cloud, principes actifs pharmaceutiques : l'Union européenne dépend de fournisseurs étrangers pour des pans entiers de son économie. Ces dépendances, révélées brutalement par une succession de crises, sont devenues des leviers de pression géopolitique. Reste à comprendre où elles se nichent réellement dans vos chaînes d'approvisionnement, et pourquoi regarder uniquement ses fournisseurs directs ne suffit plus.
Une prise de conscience née des crises
Les dernières années ont mis en relief une réalité que les directions achats et risk management avaient souvent sous-estimée : les chaînes d'approvisionnement des entreprises européennes reposent sur des équilibres fragiles, étroitement imbriqués aux grandes tensions géopolitiques mondiales. Pandémie, guerre en Ukraine, frictions commerciales sino-américaines, crises énergétiques, chaque choc a révélé des dépendances dont l'ampleur était restée invisible tant qu'elles ne s'étaient pas matérialisées en rupture.
Une dépendance stratégique ne se confond pas avec une simple dépendance commerciale. Elle se caractérise par le fait qu'une interruption d'approvisionnement, qu'elle soit décidée, subie ou accidentelle, est susceptible d'affecter l'intérêt public, la sécurité nationale ou la compétitivité structurelle d'un territoire. C'est précisément ce critère qui justifie qu'un État ou un bloc économique adopte une réponse politique active plutôt que de s'en remettre aux seuls mécanismes de marché.
La Commission européenne a formalisé cette analyse dans le cadre de sa stratégie industrielle. Le Conseil européen a ensuite approuvé en juin 2024 le programme stratégique pour la période 2024-2029, qui fixe les orientations des institutions de l'Union européenne pour les cinq prochaines années. La souveraineté technologique et la résilience des chaînes d'approvisionnement y figurent parmi les axes prioritaires.
Les domaines que l'Union européenne considère comme stratégiques
Dans le cadre de la mise à jour de sa stratégie industrielle, la Commission européenne a conduit une première série d'analyses approfondies portant sur des secteurs jugés critiques pour les intérêts de l'Union. Ces analyses examinent la nature des dépendances potentielles, leur intensité et les réponses politiques envisageables. Elles n'ont pas vocation à être exhaustives : elles constituent un premier état des lieux, appelé à évoluer.
Six domaines ont été identifiés comme stratégiques :
- les matières premières critiques,
- les principes actifs pharmaceutiques,
- les batteries lithium-ion,
- l'hydrogène,
- les semi-conducteurs,
- le cloud et l'edge computing.
À ces six domaines s'ajoutent les infrastructures de communication numérique : câbles sous-marins, équipements 5G, satellites, que le Parlement européen a mis en exergue dans une note de recherche publiée en février 2025. Ce que ces secteurs ont en commun : ils sont tous en position de nœud dans les chaînes de valeur industrielles, numériques et énergétiques, et leur défaillance produit des effets en cascade au-delà de leur périmètre propre.
Mise en perspective : ce que les chiffres révèlent
a) Le secteur numérique et les infrastructures de communication
La Commission européenne indique que le plus grand acteur cloud européen représente moins de 1 % des revenus générés sur le marché cloud européen. Les quatre principaux hyperscalers américains et chinois (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud et Alibaba) concentraient déjà plus de 80 % des revenus mondiaux en 2021, une position qui n'a fait que se consolider depuis. L'écart d'investissement entre l'Europe d'un côté, les États-Unis et la Chine de l'autre, est estimé à 11 milliards d'euros par an.
Du côté des infrastructures physiques, la situation est tout aussi structurée. Plus de 99 % des télécommunications internationales transitent par des câbles sous-marins. Le Parlement européen souligne que leur contrôle représente un enjeu stratégique de premier ordre, en raison des risques d'espionnage et d'interception des communications. Sur le réseau 5G, 42 % des flux de communication passent encore par des équipements radio issus de fournisseurs identifiés comme présentant un haut risque, situation qui a conduit la Commission à recommander aux États membres d'exclure certains acteurs de leurs réseaux nationaux.
b) Le secteur industriel
Pour les semi-conducteurs, la part de l'Union européenne dans les revenus mondiaux plafonnait à environ 10 % en 2021, avec seulement 6 % sur les segments computing et communication. Plus significatif encore : la fabrication des puces les plus avancées était, à cette date, concentrée chez deux fabricants asiatiques, TSMC (Taïwan) et Samsung (Corée du Sud). Concevoir et développer une puce de pointe peut coûter jusqu'à 1 milliard d'euros ; construire une usine de fabrication avancée requiert jusqu'à 20 milliards. Ces barrières à l'entrée expliquent pourquoi la dépendance ne se résout pas en quelques mois.
Pour les batteries lithium-ion, la part de l'Union européenne dans la capacité mondiale de production de cellules était de 3 % en 2018, contre 66 % pour la Chine. L'Union ne produit que 1 % des matières premières nécessaires à la fabrication des batteries. 84 % des matériaux transformés et composants proviennent d'Asie. La demande européenne de lithium devra être multipliée entre 7 et 18 fois d'ici 2030, et entre 16 et 57 fois d'ici 2050, pour répondre aux seuls besoins de la mobilité électrique et du stockage d'énergie.
Les matières premières critiques concentrent certaines des dépendances les plus exposées : 98 % des terres rares consommées en Europe proviennent de Chine, 98 % du borate de Turquie, 71 % du platine d'Afrique du Sud. Plus de 70 % de la production mondiale de cobalt, terres rares et tungstène est soumise à des restrictions à l'exportation, ce qui signifie que la décision d'un État fournisseur peut bloquer une chaîne d'approvisionnement entière du jour au lendemain.
c) Le secteur de l'énergie
L'hydrogène constitue un cas d'école de dépendance en construction. L'Union européenne ambitionne de disposer de 40 GW d'électrolyseurs à hydrogène renouvelable d'ici 2030. Or, la production de ces équipements, comme celle des piles à combustible, nécessite une trentaine de matières premières, dont 13 sont classées comme critiques. L'Europe dépend donc d'importations de matériaux pour construire les installations censées lui assurer son indépendance énergétique future. Cette circularité du risque illustre la nature systémique des dépendances stratégiques : elles ne disparaissent pas avec la transition énergétique, elles se déplacent.
Pour les hydrocarbures et le gaz, la crise de 2022 a rendu le diagnostic inutile à reformuler. La dépendance au gaz russe, construite sur plusieurs décennies, s'est transformée en levier de coercition économique au sens strict du terme.
Les dépendances se nichent tout au long de la chaîne de valeur
Il serait inexact de réduire les dépendances stratégiques à un problème de géopolitique lointaine. Elles opèrent aussi, et souvent d'abord, au niveau micro, dans la structure même des relations fournisseurs et clients d'une entreprise.
La cartographie des risques tiers s'arrête trop fréquemment au Tiers 1 : les fournisseurs directs, connus, référencés, sous contrat. Ce niveau de lecture donne une illusion de maîtrise. Les ruptures réelles surviennent rarement à ce niveau : elles émergent des échelons inférieurs de la chaîne, là où la visibilité est nulle.
Un fournisseur de rang 2 peut concentrer 80 % de l'approvisionnement d'un composant critique pour plusieurs de vos Tiers 1 simultanément. Un fournisseur de rang 3 ou 4 peut opérer depuis un territoire sous sanctions sans que personne dans votre organisation n'en ait connaissance. L'affaire récente du réseau de sociétés écrans ayant réexporté du gaz de pétrole liquéfié iranien en le faisant passer pour omanais, et exposant ainsi des acheteurs en Asie du Sud et du Sud-Est à des sanctions secondaires, illustre précisément ce mécanisme : la fraude n'était pas chez le Tiers 1, elle était dans les intermédiaires invisibles.
La dépendance ne se manifeste pas seulement côté fournisseurs. Un portefeuille client peu diversifié crée une dépendance structurelle symétrique : la perte d'un client représentant une part disproportionnée du chiffre d'affaires peut fragiliser une entreprise aussi sûrement qu'une rupture d'approvisionnement. Les filiales, quant à elles, peuvent introduire des dépendances ignorées de la maison mère, notamment lorsqu'elles opèrent dans des juridictions soumises à des régimes de contrôle à l'export ou à des listes de sanctions.
Les dépendances stratégiques sont donc systémiques dans leur distribution : elles traversent les rangs fournisseurs, remontent vers les clients, s'infiltrent dans les structures capitalistiques. Elles ne se laissent pas appréhender par une analyse de surface limitée aux relations contractuelles directes.
Sources
- Dépendances stratégiques : la souveraineté de l'UE sur les infrastructures de communication menacée — Stefano de Luca, Service de recherche du Parlement européen, février 2025 — Lire le document
- First in-depth review of strategic areas of Europe's interests — Commission européenne, 5 mai 2021 — Lire le document
- Economic Fury Targets Iranian LPG Smuggling and Shadow Banking Networks — U.S. Department of the Treasury, 5 juin 2026 — Lire le document
- New US sanctions target Iran LPG and shadow banking system — Lekshmy Pavithran, Gulf News, 5 juin 2026 — Lire l'article
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