
Le 27 juin 2017, le logiciel malveillant NotPetya se propage en quelques heures à travers les réseaux de dizaines d'entreprises mondiales. Des pertes conséquentes sont estimées : 300 millions de dollars pour Maersk, entreprise danoise de transport et de logistique, 384 millions de dollars pour Saint-Gobain, 870 millions pour Merck, laboratoire pharmaceutique. Personne n'a déclaré la guerre, aucun missile n'a été tiré et pourtant, des pans entiers de l'économie mondiale viennent d'être frappés via leurs chaînes d'approvisionnement.
Une menace qui dépasse le cadre militaire
L'OTAN définit les menaces hybrides comme « des activités menées ouvertement ou non à l'aide de moyens militaires et non militaires : désinformation, cyberattaques, pression économique, dont le but est de rendre plus ardue la distinction entre guerre et paix et de semer le doute dans l'esprit des populations qui sont prises pour cible. »
Ce qui la rend redoutable, c'est précisément son invisibilité. Elle reste sous le seuil de détection et donc de réaction. Difficilement attribuable, elle peut se conduire depuis n'importe où dans le monde. Et contrairement à une offensive militaire classique, elle n'a pas besoin de franchir une frontière pour causer des dommages considérables. Comme le résume Guillaume Lasconjarias, ancien chercheur au Collège de défense de l'OTAN et actuel Directeur des Études et de la Recherche à l'IHEDN , un conflit hybride « joue sur les champs idéologiques, politiques et informationnels pour manipuler en permanence les perceptions » en combinant acteurs étatiques, criminels, médias et opérateurs économiques.
C'est précisément pourquoi les entreprises sont devenues des cibles privilégiées : elles concentrent des données sensibles, des dépendances critiques et des vulnérabilités que les États ne peuvent pas toujours protéger à leur place.
Les 4 formes de menaces hybrides qui touchent directement les entreprises
Les cyberattaques sur la chaîne d'approvisionnement
L'attaque ne vise plus nécessairement votre système d'information directement, elle passe par un fournisseur de rang 2 ou 3, moins protégé, pour s'introduire dans votre réseau. NotPetya en est l'exemple le plus documenté, mais il ne représente que la partie visible d'une tendance massive : compromettre l'écosystème pour atteindre la cible finale.
L'espionnage industriel et le vol de données
En Russie, le KGB a été remplacé en 1991 par trois entités distinctes : le FSB pour le renseignement intérieur, le SVR pour l'espionnage et la désinformation à l'étranger, et le GRU pour les opérations militaires. Ces structures ciblent activement les entreprises européennes : propriété intellectuelle, données commerciales, accès aux réseaux. L'objectif : affaiblir la compétitivité adverse sans jamais apparaître dans le champ de vision.
La désinformation ciblée
Quelques semaines avant les Jeux Olympiques de Paris, des cercueils recouverts de drapeaux français avec la mention « soldats français en Ukraine » sont déposés au pied de la Tour Eiffel. L'image fait le tour des réseaux sociaux en quelques heures. Au-delà de l'exemple géopolitique, la mécanique est la même pour une entreprise : une rumeur bien placée, une fausse information sur un dirigeant ou un produit peut fracturer la confiance des clients, des investisseurs ou des partenaires avant même qu'un démenti soit possible.
La « weaponisation » des dépendances et le lawfare
C'est la forme la plus insidieuse et celle qui concerne le plus directement les entreprises industrielles. Dépendance aux composants chinois pour les drones, aux terres rares pour les batteries, aux semi-conducteurs taïwanais pour l'électronique : chaque dépendance non cartographiée est une ligne de fragilité potentiellement exploitable. Le droit extraterritorial américain en est l'autre illustration : en imposant ses normes juridiques bien au-delà de ses frontières, Washington influence les décisions d'entreprises européennes et pénalise ses concurrents. C'est une forme de stratégie hybride pour valoriser les intérêts américains au détriment des intérêts français et européens dans le champ économique.
Ce n'est pas nouveau, mais ces menaces hybrides viennent à se multiplier
En 2007, l'Estonie devient la première victime d'une cyberattaque massive attribuée à la Russie : infrastructures paralysées et moyens de communication désorganisés. C'est le premier signal officiel du nouveau visage des conflits.
En 2013, le général russe Guérassimov théorise ce que Moscou pratique depuis des décennies : il faut allouer quatre fois plus de ressources aux actions hybrides qu'aux forces conventionnelles. Pour V. Poutine, une fake news a la même amplitude destructrice qu'une arme à feu. Depuis l'invasion de l'Ukraine, les espions russes sont particulièrement actifs en Europe : sabotage de câbles sous-marins en mer Baltique, survols de drones au-dessus de sites sensibles en Pologne, en Allemagne, au Danemark, en France. La Pologne concentre à elle seule presque toutes les formes d'actions hybrides connues : espionnage, incendies criminels, intrusions aériennes, violations maritimes, flux migratoires forcés depuis la Biélorussie.
Aujourd'hui, il devient très facile de déstabiliser et affaiblir un pays sans utiliser d'armes à feu, en particulier un État démocratique et ouvert, en manipulant l'information pour amener la population à avoir une vision erronée du monde. Le smartphone offre à une puissance adverse un accès direct au cerveau de chaque citoyen et, via eux, aux décisions collectives qui façonnent nos économies.
La réponse française
La France a formalisé en 2013 la menace hybride dans le Livre blanc de la sécurité et de la défense nationale. En 2021, le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d'expérimentations publie une doctrine dédiée aux stratégies hybrides adverses. Depuis, la montée en puissance s'accélère : création de Viginum pour contrer les manipulations informationnelles étrangères, développement d'un commandement cyber offensif et défensif, renforcement de la stratégie spatiale, effort budgétaire acté par la LPM 2024-2030.
Ces dispositifs protègent les infrastructures critiques et les intérêts souverains mais ils ne peuvent garantir la protection de l'ensemble du tissu industriel et de ses chaînes de valeur.
Le maillon faible : la visibilité sur vos dépendances
« L'approche hybride identifie, creuse et révèle les lignes de failles d'une société. » (Guillaume Lasconjarias)
Pour une entreprise, ces lignes de failles sont des dépendances non cartographiées, fournisseurs uniques, composants sans alternative, sous-traitants peu sécurisés.
Face à ces menaces diffuses et difficiles à anticiper, une première réponse concrète pour les entreprises est d'améliorer leur visibilité sur ce qui, précisément, ne se voit pas : dépendances critiques, expositions territoriales, vulnérabilités dans leur écosystème de tiers. Ce travail de cartographie est le préalable à toute stratégie de résilience et la condition pour transformer une menace abstraite en risque gérable. C'est dans cette logique que s'inscrivent les solutions développées par The Sov Company.
Sources
- Guerres hybrides : déstabiliser pour mieux régner ? | IRIS | 10 octobre 2024 | Regarder la vidéo
- Guerre hybride : la Russie et ses espions | L'Essentiel du Dessous des Cartes | ARTE | 27 novembre 2025 | Regarder la vidéo
- Qu'est-ce que la guerre hybride ? | Dr. Guillaume Lasconjarias, Directeur des Études et de la Recherche à l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) | Lire l'article
- Stratégies hybrides | Ministère des Armées, DGRIS | Lire le document
- The Untold Story of NotPetya, the Most Devastating Cyberattack in History | Andy Greenberg | Wired | 22 août 2018 | Lire l'article
- Lutte contre les menaces hybrides | OTAN | 10 Mai 2024 | Lire le document